Et maintenant ? | Chapitre 6

Ce texte est une fiction documentaire.

Si la narratrice est le fruit de mon imagination, les informations citées sont réelles. Toutes les références (livres, films, lieux, personnes) et les sources sont regroupées à la fin du texte.

Si vous arrivez sur ce texte pour la première fois, la présentation de ce récit est disponible ici (avec le lien pour accéder à la version intégrale en PDF).

Vous pouvez également commencer la lecture à partir du premier chapitre.


Mon réveil sonne. 28 avril. C’est le début de la septième semaine de confinement. J’ai le cerveau embrumé. Je me motive pour m’extraire du lit et aller me faire un café. Je m’oblige à me lever à huit heure et demi du matin pour garder un rythme, ne pas me laisser noyer par l’inaction et la démotivation. Je prépare mon attestation sur une feuille de papier pendant que le café coule dans la cafetière. Je connais ces quelques lignes par cœur : « En application de l’article 3 du décret du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face […] »

Je m’applique avec une plume sortie de mon set de calligraphie. Je m’exerce pour faire de beaux lettrages. Je vais boire mon café tranquillement dans la cour en écoutant les bruits du voisinage et les oiseaux qui piaillent, heureux de ces belles journées de printemps. Le soleil réchauffe ma peau et je ferme les yeux pour profiter du calme.

Prendre une douche, s’habiller. Je fais attention à chacun de mes gestes. Mes mouvements sont lents, précis, réguliers. Je sors le masque fabriqué à la main grâce au nécessaire de couture de ma mère. Cela m’a pris deux soirées pour fabriquer trois masques à partir de t-shirts. On les passe au fer à repasser avant de sortir pour tuer les potentiels virus.

Avant de sortir, je jette un œil à l’horloge de la cuisine. 9h13. À quelques minutes près, c’est le même rituel chaque matin depuis plusieurs semaines. J’ouvre le portail orné de sa banderole en soutien à ceux qui assurent le minimum vital. Un autre exercice de calligraphie qui m’a pris une journée. Je fais un grand détour sur la route de la boulangerie pour une balade matinale. Les rues ne sont pas si vides que cela, bien que beaucoup moins encombrées qu’en temps normal.

La file d’attente de la boulangerie s’écoule peu à peu, avec ses distances de sécurité. Personne ne parle à personne. Tout le monde est enfermé dans son univers. On parle de solidarité en permanence dans les médias, mais on n’est plus capables de cette chose tellement humaine que d’avoir des interactions avec d’autres dans les files d’attente. La peur du virus est omniprésente. Elle n’est même plus uniquement dans les esprits, elle fait maintenant partie de l’inconscient. On s’éloigne de plusieurs mètres quand quelqu’un tousse. Je me surprends à flipper quand je me touche le visage même si je suis chez moi depuis des heures et que je me suis lavée plusieurs fois les mains.

C’est mon tour. Je souris à la boulangère qui regarde déjà le client suivant. Je sens la baguette chaude craquer sous mes doigts. Je n’ose plus détacher le croûton et le manger directement quand je quitte la boutique. Je rentre à la maison me laver les mains et j’attends une demi-heure avant de le découper. Tant de petits détails du quotidien totalement bouleversés.

J’ai fini d’ajouter toutes les notes et anecdotes que ma grand-mère m’avait transmis dans le logiciel de généalogie. J’ai tenté de faire des exports numériques, mais les mises en forme proposées par l’outil ne sont vraiment pas très esthétiques. Alors j’ai repris l’ensemble des données et j’ai commencé à retranscrire le tout de manière graphique sur un grand morceau de papier collé sur le mur de ma chambre. Un arbre gigantesque que j’orne de dessins qui me semblent appropriés. Je laisse des espaces vides pour y ajouter les photos que j’ai sélectionné pour chacun de mes ancêtres. J’irai les imprimer à la fin du confinement.

La fin du confinement.

On attend les détails avec impatience. Une impatience engourdie. Plus que deux semaines à tenir ? Oui, ou non ? Ce sera progressif. Qu’est-ce que cela signifie ? Quels magasins pourront ré-ouvrir ? On sait déjà que les bars et restaurants resteront d’être fermés. Selon les échos que j’ai autour de moi, même les entreprises qui étaient en bonne forme économique se posent vraiment des questions sur leur possible faillite.

Le chômage partiel, l’étalement des mensualités, c’est une chose, mais s’il n’y a toujours pas de clients pendant les mois qui arrivent, tout cela n’aura servi à rien. De premiers chiffres parlent de 50 % de faillites pour les entreprises de restauration. Il ne restera que des grandes chaînes. Vive le MacDo post-confinement ! Ça me fait rire jaune. Il faut que je pense à autre chose.

(…)

J’ai eu Audrey pendant plus d’une heure au téléphone. Elle aussi se remet pas mal en question. Contrairement à ce que je pensais, elle ne se sent pas à l’étroit avec Romain et leurs enfants dans leur appart.

Ils ont bouleversé tout leur aménagement pour permettre aux petits de grimper sur les meubles, sauter, courir et jouer sans danger à l’intérieur. Ils construisent des cabanes et inventent milles jeux avec des bouts de ficelles. Audrey me disait qu’elle n’avait pas rit autant depuis bien longtemps.

Elle prend conscience qu’elle passe trop peu de temps avec eux, qu’elle est bien trop sérieuse au quotidien, trop occupée à tout ce qu’il faut faire : son travail, la maison, les activités, être une mère, femme et collaboratrice qui fait les choses bien. Mais au détriment de quoi ? Qu’elle n’ait pas de temps pour elle, ça, elle le savait déjà, mais elle n’imaginait pas que ses enfants en pâtissaient aussi.

Elle pensait qu’elle faisait tout pour eux, même prendre le temps, jouer, aller se balader. Mais malgré ça, elle avait toujours en tête sa « to do list », la prochaine étape sur le planning : la douche, la manière de négocier pour qu’il mange sa part de tarte. Oublier tout, juste pour vivre le moment présent avec ses enfants, là, maintenant, se laisser aller à inventer des histoires, à se rouler par terre, à se bagarrer, ça, elle n’en aurait pas été capable avant.

Alors elle se pose des questions. Financièrement, ils pourraient très bien se contenter du travail de Romain, elle pourrait ne pas travailler si elle le voulait. Mais ça veut dire abandonner sa carrière, qu’elle aime beaucoup, avec peu de chance de pouvoir la reprendre par la suite. Et ça signifie aussi perdre son indépendance financière. C’est chaud. Mais qu’est-ce qui est le plus important ?

Elle a passé pas mal de temps à regarder des vidéos qui remettent en cause l’école telle qu’elle existe aujourd’hui. Alors, avec ce qu’elle vit en ce moment, elle se demande si ça ne vaudrait pas le coup de faire l’école à la maison. Elle a encore quelques semaines pour réfléchir. Elle attend de reprendre le travail pour vérifier que ce n’est pas le confinement qui lui fait oublier tout ce qui lui a toujours tenu à cœur. Avec cet éloignement de nos relations sociales habituelles, on se demande parfois si on n’est pas en train de vriller sans s’en rendre compte.

Pour la rassurer (ou pas), je lui ai partagé mes réflexions sur le fait de limiter son usage de l’argent, de faire de la récup’, de trouver une manière de vivre sans être enfermé dans un travail salarié. Ça ne lui a pas trop parlé. Il faut dire que son contexte n’est pas le même que le mien. Mais elle m’a quand même conseillé une vidéo réalisée par l’une de ses nièces sur un chantier participatif auquel cette dernière a participé. Elle m’a dit que ça devrait me parler, je vais regarder ça.

(…)

Pfouuu. Elle a visé juste, ça colle pile-poil. C’est un groupe de jeunes qui s’est retrouvé autour de la construction d’une maison type Earthship. J’avais déjà vu ce nom sur quelques sites que j’ai consulté. C’est une maison faite à partir de matériaux recyclés et de terre, agencée de telle manière par rapport au soleil, avec une vaste baie vitrée, etc., que la maison est à 20° toute l’année sans aucun apport d’énergie. Avec la récupération et la filtration d’eau de pluie, elle est autonome en eau, elle est censée avoir une production d’énergie suffisante pour l’alimentation classique des habitants et il y a une serre derrière la baie vitrée pour avoir également une production alimentaire directe. Donc, en fait, une fois construite, elle est censée permettre à ses habitants d’avoir tout le nécessaire pour vivre agréablement, sans factures et avec même de quoi manger !

Le nom Earthship vient d’un architecte américain, Michael Reynolds, qui a imaginé le concept de cette maison et qui l’a breveté. Avec son équipe, il va construire ces maisons un peu partout dans le monde. Une maison = un mois de travaux. Enfin, pour son équipe bien rodée avec des dizaines de volontaires… Il est aussi possible d’acheter les plans pour construire la maison soi-même, car les principes sont assez simples (tout est relatif j’imagine, en tout cas, ce n’est pas censé demander de matériel ou de savoirs-faire pointus). Les plans permettent de construire différents types de maisons Earthship, du plus complexe, avec le confort d’une maison classique, au plus simple. La version « de base » est censée ne coûter que 20 000€.

Dans le film, l’un des jeunes est allé découvrir les Earthship de Michael Reynolds aux États-Unis et il a décidé d’en construire un en France. Il voulait qu’il soit adapté aux normes et aux conditions climatiques de la France (les maisons initiales sont construites dans le désert du Nouveau-Mexique). Avec un ami, il a initié un chantier participatif et des centaines de personnes sont venues pour aider pendant quelques jours ou quelques semaines. Plus que la maison, le film fait ressortir l’énergie de groupe, trop belle, qu’il y a sur le chantier. De nombreuses personnes venues pour participer, sont rentrées chez elles et ont tout lâché pour revenir vivre sur place !

Je me retrouve un peu dans le témoignage de Juliette, l’une des participantes :

« J’ai fait mes études, j’ai travaillé, mais il n’y avait pas de sens derrière. Je ne voyais pas pourquoi j’avais besoin d’autant d’argent pour payer mon loyer, pour attendre les cinq semaines où je vais avoir du temps libre, où je vais pouvoir faire vraiment ce qui me plaît. Je n’étais pas malheureuse, mais ça n’avait pas de sens. Du coup, j’en parlais autour de moi. Avec des amis, on avait le même questionnement.

Du coup je me suis posé la question : “c’est peut-être le monde dans lequel je vis qui ne me convient pas. J’ai un problème.” Je mettais les mots sur mon problème, je le comprenais, mais je ne trouvais pas la solution. J’avais beau aller dans d’autres villes, voir d’autres amis, voir ailleurs, c’était toujours la même chose. Je défendais mes idées, mais ma vie ne correspondait pas à mes idées. J’étais toujours dans le même système malgré ce que je défendais.

Et en venant ici ça m’a fait tilt. Et, c’est là où je me suis dit : “Non, c’est impossible que je reparte”. J’ai mis dix jours à prendre cette décision : quitter ma vie à Lille, quitter mon CDI et partir. Ça a été un soulagement, un vrai soulagement. »

En fait, les gens sont venus pour bosser sur le chantier et se sont rendus compte qu’on ne leur demandait rien. Il n’y a pas d’obligations, d’horaires à respecter. Si tu as envie de participer, tu le fais, sinon, ben… tu peux faire autre chose. Il ne s’agit pas d’un chantier où tu travailles contre logement et nourriture, il est demandé à chacun de participer aux frais (nourriture et charges). Sauf que comme ils sont trente et que tous les achats sont mis en commun, cela ne coûte que 30€ par semaine, soit 120€ par mois. Il faut ajouter le logement, mais là aussi, c’est dérisoire : soit tu es autonome et tu peux poser ta tente, ton camion, ta yourte ou ta caravane sur le terrain de la maison en construction et tu ne payes rien, soit tu as un lit dans une maison commune et tu payes 20€ par mois.

C’est ouf comme le fait de vivre ensemble et de partager les frais et les tâches peut permettre de limiter largement le coût de la vie. Après, il y a les dépenses perso, parce que dans ce qui est mis en commun, il n’y a pas de viande, pas de fromage, pas d’extras au niveau de la nourriture. À chacun d’agrémenter avec ses propres deniers pour que les envies des uns n’impactent pas les finances de ceux qui peuvent s’en passer.

Au final, la plupart des gens sont venus pour participer au chantier et continuent de le faire, d’autres se sont mis à fond dans l’organisation de la vie collective : la gestion de la nourriture, de la vie locale, l’organisation d’événements avec les voisins. Comme il n’y a pas d’impératifs, certains cessent leur participation pendant quelques jours ou quelques semaines pour prendre du temps pour eux, prendre du recul sur leur vie, sur leurs envies (je viens tout juste de capter que le mot « envie », c’était la même chose que « en vie ». Les envies qui te maintiennent en vie ? C’est marrant…)

L’une des participantes, qui est hyper touchante dans le film, raconte comment le fait d’arriver ici l’a libérée, l’a aidé à prendre confiance en elle, à réussir à faire plein de choses qu’elle n’osait pas avant, à la fois car elle n’imaginait pas en être capable, mais aussi parce qu’elle peut demander des conseils, se faire aider par les autres membres du groupe.

C’est quand même étonnant de voir un groupe d’une trentaine de personnes qui s’entend si bien, comme s’il n’y avait pas de conflits. Ils expliquent dans l’article qui accompagne la vidéo qu’ils utilisent des outils de communication, des réunions qui sont assez cadrées pour permettre de limiter l’existence des « petits chefs » et permettre de faire ressortir ce qui ne va pas avant que cela ne devienne trop gros pour pouvoir être réglé sereinement, mais quand même.

L’une des filles dit que chacun des membres fait un travail sur lui-même, permanent, pour que ça se passe au mieux. Ça a l’air vraiment intéressant. En tout cas, en regardant ce documentaire, ça donne vraiment envie d’aller participer au chantier, de vivre ce qu’ils vivent.

Mais est-ce que ce travail sur soi-même on peut le faire pendant une longue période ? Il semblerait, quand le film a été tourné, qu’ils étaient là depuis près d’un an et demi. C’est déjà pas mal. Après, peut-être que cela ne durera pas pour l’éternité. En même temps, est-ce que c’est le but ? D’après ce que j’ai compris, ils construisent une maison, et après, ils sont censés partir. À voir à ce moment-là s’ils poursuivent ensemble ou non.

D’ailleurs, comme il n’y a pas d’engagement sur le long terme, ça doit aider à limiter la pression individuelle et collective pour que ça se passe bien. Tu te prends certainement moins la tête avec quelqu’un que tu n’aimes pas trop si tu peux l’esquiver et que tu sais que, de toute manière, à un moment ou un autre, chacun passera à autre chose.

Et cette absence d’engagement peut être aussi un beau tremplin pour passer d’une « vie classique » à une autre manière de vivre, plus simple. Une transition pour être entouré, apprendre des autres ne serait-ce que sur les multiples détails du quotidien qui doivent être simples une fois que tu les connais, mais qui te semblent être une montagne quand tu ne sais pas comment/pourquoi/où faire telle ou telle chose.

En complément de la vidéo et de l’article qui parle de ce chantier participatif, il y a un « bonus » qui donne des pistes pour « vivre une expérience alternative ». Ils mettent un lien vers un site qui s’appelle Ecovillage Global, un genre de site de petites annonces de la vie alternative, pour rejoindre ou participer temporairement à la vie dans des éco-lieux. Il y a aussi un autre qui répertorie les chantiers participatifs (Twiza) et encore un autre, plus généraliste, qui compile les cartes qui répertorient les « Utopies Concrètes ». Il va falloir que je creuse un peu tout ça.

Lire le chapitre suivant.


Références et sources

Le chantier participatif de construction de maison type Earthship. Il s’agit du 10ème épisode de SideWays, la websérie itinérante, que nous avons tourné à Champs Romain en Dordogne en juin 2016. La vidéo et l’article multimédia complémentaire sont en ligne : side-ways.net/episode10. Plusieurs « bonus » permettent d’aller plus loin dans la compréhension de ce qu’est une maison type Earthship ou sur les outils participatifs utilisés par le collectif pour faciliter la communication et les prises de décision.

L’article « Vivre une expérience alternative » est accessible ici.

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