Le LEØ – Parce que l’argent n’est pas nécessaire pour reprendre nos vies en main

Actualité de mai 2021

Le résultat du procès en appel est incertain. Et la fatigue de plusieurs années de lutte dans des squats, avec les pressions multiples qui sont exercées par les propriétaires, se fait sentir. Les membres auront-ils l’énergie de rouvrir un nouvel espace, de déménager, de tout reconstruire ailleurs ?

« Sans doute pas tout de suite. Si on perd ce lieu, on aura besoin de faire une pause à la campagne. »

Ne laissons pas tout ce qui a été construit être gâché par un système qui préfère défendre la propriété privée à tout prix, même pour des lieux abandonnés, inutilisés, qui vont être par la suite gardiennés par nos impôts.

Pour soutenir le LEØ, n’hésitez pas à faire pression sur les décideurs, à proposer des lieux pour une nouvelle installation, signer la pétition (lien) et à venir le 20 mai pour les soutenir lors du procès (toutes les infos sur le site).


S’entraider, partager ses compétences et ses connaissances, se soutenir mutuellement, donner les moyens à d’autres de créer à leur tour, de lutter, d’être solidaires. Montrer par l’action, et en apportant des outils, que l’on peut utiliser les ressources à notre disposition pour sortir du consumérisme exacerbé de notre société. C’est ce qui se passe au quotidien au LEØ, le Laboratoire Écologique Ødéchet à Pantin, en proche banlieue parisienne.

Sur un grand boulevard qui relie la mairie au bruyant carrefour des “Quatre chemins”, dans un ancien hangar de stockage de matériel médical, s’est implanté une association aux activités multiples. On y entre par une cour intérieure bordée d’un épais mur de lierre. Une large baie vitrée permet de rejoindre la salle commune de 300 m², largement décorée avec tables, chaises, espace cinéma, espace enfant, petite cuisine. On y trouve également un grand atelier de bricolage qui sert aux ateliers d’autoréparation, où chacun peut venir pour réparer ses objets en disposant des conseils de Michel, ainsi qu’une gratuiterie initiée par Amélie : un joli magasin où l’on trouve essentiellement des vêtements, mais aussi divers objets du quotidien, issus de dons, et où chacun peut se servir en fonction de ses besoins.

atelier couture avec deux personnes
Atelier couture proposé par une habitante du quartier (juillet 2020)

Un espace ouvert aux activités proposées par les habitants

Dans ce lieu, ouvert aux habitants du quartier, chacun peut venir et proposer de partager ce qu’il aime. C’est ainsi que Stéphanie a lancé un atelier de couture et que se sont mis en place au fil des rencontres d’autres types d’ateliers, tous gratuits ou à prix libre : atelier parents/bébés, atelier boxe ou danse Hip-hop. L’AMAP des environs y a également établi sa distribution hebdomadaire, ainsi qu’une coopérative d’achat de produits secs. Lors des ouvertures publiques, tous les âges se retrouvent là autour d’un thé ou d’un repas bio à prix libre réalisé à partir d’un partenariat d’invendus avec un magasin d’alimentation bio. Au fil des propositions ou des initiatives, des événements culturels sont proposés comme projections de documentaire ou des pièces de théâtre.

Cette présentation démontre déjà une belle énergie, mais toutes ces activités ne sont que la face émergée de l’iceberg.

Le sociologue Igor Babou présente le livre “Viv(r)e la Friche”, un livre textes et photos sur le LEO dont il a suivi les activités entre 2018 et 2020 (juillet 2020)

Une plateforme d’activité, de lien et de récupération pour les collectifs et associations militantes

Derrière le rideau rouge, on accède au reste du hangar. Différents espaces sont agencés sur près de 3000 m² : le hall principal, une gigantesque mezzanine, un étage avec de nombreuses pièces. Le LEØ se veut être un contenant : un espace pour mettre en place des activités qui ont une implication et des engagements sociaux ou écologiques. Par exemple, une association d’actions directes non-violente y stocke son matériel et ses membres viennent régulièrement y préparer leurs actions, les Brigades de Solidarité Populaire y ont implanté une cantine qui prépare des centaines de repas toutes les semaines, et des bénévoles se relaient pour trier les dons et préparer de nombreux colis vêtements, produits d’hygiène, lait et couches pour les mamans défavorisées.

En passant du temps dans le hangar, on observe que le va-et-vient des livraisons est régulier. Comme on pourrait l’imaginer au nom de l’association, les valeurs écologiques et de retraitement des déchets prennent une place importante. Cela se traduit par la récupération de nombreuses denrées et objets qui sont voués à être jetées.

L’idée n’est certainement pas de prendre en charge tout le gaspillage des environs, mais d’être en lien avec des organisations qui ont des déchets réutilisables en grande quantité, le plus souvent des produits alimentaires, et de faire le lien avec de multiples collectifs qui peuvent en réutiliser une partie. Après inventaires de la récup’ qui vient d’arriver, un membre du LEØ passe de multiples coups de téléphone pour savoir qui prend quoi et en quelle quantité. L’objectif est que ce qui est arrivé reparte le jour même.

Récupération quotidienne des invendus d’un magasin biologique en vélo électrique et remorque.

C’est à ce moment-là que l’on comprend l’importance des liens qui ont été créés au cours des mois et des années écoulées : les membres connaissent les associations locales et leurs besoins.

Au total, entre les arrivages pour la gratuiterie et la nourriture, ce sont plus de quinze tonnes qui ont été revalorisés au cours de la première année d’existence du lieu, pour un nombre incalculable d’actions de solidarité, d’objets et de vêtements neufs qui n’ont pas été achetés grâce au ré-emploi d’objets d’occasion.

Et tout cela sans compter que la récupération permet de fournir tout le nécessaire pour le bien vivre des membres de l’association et de ceux qu’ils hébergent. Mis à part quelques achats de produits secs à la coopérative (financé par le prix libre de la petite restauration ouverte au public) et éventuellement quelques broutilles ici et là, l’association fonctionne sans argent.

Un espace d’hébergement et de soutien pour les mamans à la rue et leurs enfants

Dans les bureaux à l’étage, réaménagé en espace cosy, des femmes enceintes et des mamans sans-abri sont accueillies quand elles n’ont pas d’autre solution d’hébergement. C’est ainsi que plusieurs bébé.e.s sont nés alors que les mamans étaient hébergées au LEØ. Ces “filles du LEØ” (ce ne sont que des filles pour le moment) dont tous les habitants prennent soin de temps en temps, à la fois pour le plaisir de s’occuper d’un nouveau-né et pour participer ces grandes familles qui nous manquent tant en Occident. Ces familles où chacun s’occupe des enfants pour libérer un peu de temps calme aux mamans pour qu’elles puissent se reposer. Un temps calme bien mérité étant donné la complexité de la situation des mamans, souvent sans papiers, qui accouchent seules et portent une charge énorme sur les épaules, dans leur tête et dans leurs corps.

La gratuiterie, habits et objets gratuits (auparavant ouvert au public, actuellement réservé aux mamans en situation de précarité)

Nous pourrions ajouter à ça l’existence de la gratuiterie ambulante, des expérimentations et le partage de compétences autour des savoir-faire basiques et écologiques de la vie quotidienne (production de nourriture, renaturation, animaux, produits ménagers, construction), du potager hors-sol, etc… mais vous avez compris la fourmilière que représente le LEØ.

Ce dernier, pourtant, ne se définit pas par une liste d’actions. Ce qui sous-tend les activités qui y prennent place, c’est un idéal et une lutte politique.

Plus que qu’une liste d’actions, une lutte politique

On se sert des activités pour faire de la politique. Il y a une réappropriation des objets, on reprend du pouvoir sur les choses, on reprend du pouvoir sur nos vies, et on se fait plaisir. Et ça c’est politique.

« Je veux juste montrer qu’on peut passer à l’action au quotidien. Pas juste faire ses produits ménagers. Faire ses produits ménagers, oui, il faut le faire, mais cela va au-delà de ça.

Luttez, luttez comme vous voulez, mais quoi qu’il en soit, passez à l’action dans votre quotidien. C’est ce que l’on fait nous, on passe à l’action dans notre quotidien et on change le quotidien de plein de monde à travers ça.

Il y a tellement d’actions à mener, partout : il y a ceux qui luttent pour la préservation de la nature, pour la justice sociale, pour le droit à la santé, pour le droit des plus vulnérables, pour le droit à l’amour libre, etc. »

De fait, la réflexion politique qui sous-tend les activités quotidiennes du LEØ est omniprésente : pour savoir comment répondre aux sollicitations, aux manières d’orienter les actions, comment accueillir, interagir, construire ?

Le LEØ est en évolution constante, et les discussions sur ces changements et la façon de les appréhender sont fondamentales. Les membres reviennent toujours aux bases. « Pourquoi nous sommes là, pourquoi on lutte, quelles sont nos valeurs ? »

Et ce qui me passionne et me fascine, c’est la cohérence du tout, à la fois dans les actions et dans le discours. L’ensemble révèle un profond amour de la vie et de l’autre. Tout cela n’empêche pas d’être parfois un peu rude, jamais de manière malveillante, mais pour bousculer les gens dans leurs certitudes.

Gratuiterie ambulante à la Bergerie des Malassis. Les gratuiterie partent régulièrement dans d’autres quartiers et lieux ouverts. (juillet 2020)

L’une des particularité du lieu, qui n’a pas encore été évoquée, c’est que le LEØ est un squat, un bâtiment industriel appartenant à la région situé sur un espace qui a pour vocation à devenir un « écoquartier » et dont le début des travaux ne sont pas prévus avant au moins cinq ans. Le rendu du procès qui s’est tenu en 2019 a donné à l’association la possibilité d’utiliser les lieux pendant trois ans et demi : une décision historique dans l’histoire des squats, qui n’avait été précédé que par une exception quelques mois plus tôt. Le propriétaire a quand même fait appel de la décision et, suite à de nombreux retournements de situations, le procès en appel aura lieu le 20 mai.

Des centaines d’attestations de témoin ont été rédigées par la multitude de ceux qui ont enrichi et été enrichi par l’existence de ce lieu et de ce qui s’y passe. Parmi ces soutiens, on trouve tout type de profils : des jeunes, des vieux, des entre-deux, des sans domicile, des universitaires, des élus, de petites associations, de grandes ONG, etc. Le dossier remis au juge est conséquent, bien plus riche que celui qui avait permis d’obtenir de pouvoir rester trois ans et demi dans le lieu en première instance. Mais au-delà des activités en tant que telle, la question est aussi politique…

« Ce que l’on fait, la lutte pour garder l’usage du lieu, ce n’est pas une lutte pour ce hangar, c’est une lutte pour changer le monde, lutter contre un système.

Changer de lieu, on sait faire. Avant d’être à Pantin, on faisait la même chose à Noisy-le-Sec. On a eu deux autres lieux avant celui-ci. Ce n’est pas le lieu que l’on veut préserver, c’est le fait d’agir. Et de montrer que l’on peut, et on doit, agir. Quoiqu’il se passe, on n’arrêtera pas de lutter, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut nous mettre des bâtons dans les roues.

On se bat pour faire ce que la mairie, le département, la région devrait faire. Si toutes ces institutions faisaient leur travail pour le bien commun, nous n’aurions pas besoin de nous battre.

Alors nous luttons aussi pour montrer que nous avons les moyens de nous passer d’eux… »

Cependant, le squat n’est pas une revendication. L’objectif d’Amélie et Michel, les fondateurs du LEØ, ce serait d’avoir un lieu pérenne : un projet sur une friche sans bâtiment où il se passerait sensiblement la même chose qu’actuellement, mais avec de l’habitat nomade, notamment des caravanes, et donc sans impact au sol. Cela fait plus de cinq ans qu’ils prospectent à la recherche d’un terrain, d’un propriétaire ou d’une institution qui leur laisserait l’usage d’un lieu conventionné. Des pistes ont été ouvertes, mais rien n’a abouti jusqu’ici.

En attendant la suite, les membres du LEØ poursuivent leurs activités quotidiennes : de tri, de constructions, d’échanges multiples, de partages, de remise en question. Le tout avec des objectifs multiples et cohérents. Parmi ceux-ci, ils démontrent à tous ceux qui les entourent que l’argent n’est pas nécessaire pour agir concrètement pour un monde solidaire, et plus généralement, pour reprendre nos vies en main…


Pour en savoir plus sur le LEØ

Le site internet : labozero.org
La page Facebook : Laboratoire Ecologique Ødéchet

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