[Episode 9] Nature et confinement

Nous partageons ici les textes de Gilles, de la Bergerie des Malassis, initialement publiés sur la page Facebook de La bergerie des Malassis.


Pas facile d’écrire durant cette période dramatique et alarmante. Est-ce décent de continuer à vous parler de la Bergerie des Malassis ? Voilà le genre de question que l’on en vient à se poser. Je me suis dit que oui. Que la vie continue malgré tout. Et la vie à la Bergerie, elle est bien là. Elle a quatre pattes, des poils, des cornes, des ailes, des feuilles, des fleurs ; elle a quelques semaines, et elle boit du lait à la mamelle, elle picore ce que maman poule a dégoté en grattant le sol. La vie, c’est aussi nous toutes et tous, nous les humains, qui faisons tant de dégâts.

Ecrire sur la Bergerie, et, de la Bergerie, avec le pas de coté qu’elle a fait, il y a bien longtemps, ça n’a jamais été, et ce ne sera jamais, simplement célébrer la beauté de la vie, de toutes les formes de vie. C’est aussi, célébrer la liberté. Et pour se faire, gardons nous, de suivre le troupeau, ou, d’hurler avec les loups.

La liberté, n’est pas une évidence. La liberté n’est pas donnée, elle est toujours à prendre et à réinventer. La liberté, n’est pas vitale à court terme, cependant, elle le devient très vite, si on en est privé trop longtemps. Étrangement, j’ai le sentiment d’être ringard à parler de liberté, et cela m’interroge…
Il faut bien pourtant toujours penser, et confronter ses idées. Cela a toujours aussi été un des rôles de l’association : faire vivre un débat, et non, asséner des certitudes, dans le champ professionnel et politique de la « nature en ville », milieu devenu tellement bien pensant et consensuel, mais qui continue à s’auréoler des mérites du militantisme.

Je vais donc tenter de parler librement d’une façon dont on aborde le thème de la « nature » depuis la crise du covid 19 (quel nom de merde glacial de science fiction), et surtout depuis le début du confinement et de ses conséquences. Je préciserai auparavant d’une part, qu’il faudrait d’ailleurs toujours bien distinguer, les effets du virus, et les effets des mesures prises pour lutter contre le virus. Les uns sont strictement sanitaires ; les autres sont sanitaires et sociaux ; et d’autre part, que l’idée de Nature est assez vague et abstraite, et que je l’emploierai dans ce texte comme signifiant la la diversité des espèces vivantes sauvages ou domestiques et les espaces qui l’accueille.

Allons-y, voilà le truc qui me taraude l’esprit : un discours, devenu médiatique, et donc spectaculaire, associe de façon extraordinaire, confinement et redécouverte de la Nature. C’est enfermé, que l’Homme embrasse enfin la beauté, la diversité, la valeur et l’immensité de la « Nature »! Apparemment, l’absurdité a atteint son paroxysme ! Ce que la crise écologique n’a pas réussi à provoquer comme sursaut, la crise sanitaire pourrait le faire ! Réjouissons nous, d’être enfermés ! Nous sommes enfermés et nous devenons meilleurs ! Nous sommes enfermés dans nos intérieurs, et nous devenons des défenseurs de la Nature extérieure !

La pensée que je voulais vous soumettre ici, pour la discussion, c’est que notre confinement du à cette crise sanitaire, ne fait que poursuivre et exacerber, ce qui était déjà dans l’air du temps, en matière de contradiction et de supercherie écologique, au moins dans le secteur schizophrène de la « Nature en ville ». Il n’y a peut être rien de nouveau grâce au confinement à ce sujet ! Autorisons nous à émettre cette hypothèse…

Selon moi, encore une fois, c’est le discours qui l’emporte sur la réalité et sur les faits. Avant que le confinement soit sanitaire, il était déjà social, économique, et écologique ; il y a une continuité du confinement… Je m’explique, je m’explique, ne flippez pas. Ces dernières années, plus les espaces « verts » urbains, et toutes la vie qu’ils abritaient, disparaissaient sous les effets de la densification, plus l’on a encensé la « nature en ville » et les lieux qui en faisait la promotion et la démonstration.

Paradoxe écologique, donc, mais, logique de la marchandisation et du prestige : ce qui se raréfie, acquiert de la valeur et, de surcroît comme à l’accoutumée, génère des inégalités. Tout le monde n’a pas accès de la même manière à ces lieux … L’accès à la nature est de plus en plus inégalitaire, comme l’accès à la culture, et ce n’est qu’un début à mon avis, mais pourvu que je me trompe.

Aujourd’hui, avec le confinement sanitaire, et l’état d’urgence sanitaire, c’est l’Homme qui doit rester enfermer, c’est l’humain qui doit disparaître des espaces naturels urbains, identifiés comme des espaces de sociabilisation et de contamination. En ville, l’accès à la « nature », à de la « nature » s’en retrouve d’autant plus inégalitaire, puisque dans le cadre du confinement, l’accès à la nature, devient privé, il n’est plus du domaine public. Selon où l’on habite, selon son type de logement, l’accès à la « nature », n’est pas le même et devient encore plus inégalitaire.

Moins nous avons accès publiquement, collectivement et réellement à la nature, que ce soit à cause de la densification des villes ou pour un temps limité, à cause du confinement sanitaire, plus la privatisation et la marchandisation dont elle fait l’objet est flagrante. Sa raréfaction donne, en leurre, l’impression d’une prise de conscience écologique, dans les villes, ou en temps de confinement. J’ai peur que derrière cette prise de conscience, réelle parfois surement, se cache aussi un nouvel avatar de la société de consommation, et que ce désir de « Nature », ne soit rien d’autre qu’un désir d’avoir, d’avoir de la « nature ». Si la Nature devient un produit comme les autres, nous continuerons à nous en exclure, et à exclure, nous empêchant de nous penser comme une partie du tout, et d’avoir une réelle conscience écologique. L’écologie, ne peut pas se permettre d’exclure.

C’est l’aspect du confinement, comme continuité, plutôt que comme rupture, à travers l’exemple du rapport à la « Nature », que je voulais soumettre à votre réflexion, vu de l’environnement très urbain de la Bergerie des Malassis. Je vais m’arrêter là, je ne vais pas en faire une thèse. Mais avant de vous laisser, je préciserai que cette réflexion, n’a absolument pas pour but de remettre en cause les objectifs sanitaires de désengorgement des hôpitaux du confinement. Je m’y plie moi même, avec les obligations professionnelles de déplacements qui sont les miennes, en tant qu’éleveur qui doit s’occuper quotidiennement des animaux du troupeau et avec une farouche envie que nous retrouvions le plus vite possible un maximum de liberté.

Merci pour votre attention,

La prochaine fois, je poste un texte plus léger !!!

Gilles


Retrouvez d’autres textes de Gilles sur le blog de l’association Sors de Terre et sur la page Facebook de la Bergerie des Malassis.

Regardez aussi l’épisode de la websérie documentaire SideWays sur la bergerie des Malassis.

1 commentaire

  1. Laurenzerl a dit :

    Bravo, il en faut des textes courageux comme le tien !
    Et puis pourquoi faire toujours dans le léger ? Malheureusement, c’est la légèreté (d’esprit) des uns qui fait la lourdeur (de la vie) des autres, si je puis dire !
    C’est comme applaudir à son balcon en signe de solidarité… mais quelle solidarité s’agit-il ici ? Rien que des chichis pour les médias et les réseaux sociaux. La vraie solidarité, elle ne s’étale pas en public, on ne la voit pas.
    Porte-toi bien, ainsi que ton troupeau !

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